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La fin du début

« Je viens d’inonder la salle de bain » me dit-elle au téléphone en plein après-midi alors que je suis au boulot en train de régler les derniers détails avant de partir le soir-même, enfin, en vacances pour pas moins de six semaines en cumulant RTT, congés payés, congés de naissance et congés paternité. Alors forcément, étant à la bourre, je suis un peu agacé de perdre mon temps pour de telles futilités, ne peut-elle pas enfin maîtriser l’art mystique de tirer correctement le rideau de douche ? Et puis on avait dit qu’elle ne devait m’appeler que si les premiers signes avant-coureurs d’accouchement se manif…

 

Attends une seconde.

 

Oui, Miss Brocoli a perdu les eaux. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, j’ai ma veste sur le cou et mon l’écharpe autour du dos et je rentre à la maison en catastrophe non sans effectuer quelques entrechats et autres coups de poing vers le ciel sur le trajet.

Et je la trouve assise dans le bac de douche, son téléphone à la main et un sourire éclatant barrant son visage. Notre sage-femme est au courant, elle nous attend à 19h00 à la maternité. A 18h30, comme prévu, nous appelons une ambulance pour nous y emmener. Problème : aucune n’est disponible à 30 minutes de la fin de leur service, nous sommes renvoyés vers le Samu. Problème : aucun véhicule n’est disponible non plus, nous sommes renvoyés vers les pompiers. Je guette l’arrivée du camion rouge à gyrophare par la fenêtre et le voici enfin. Bien évidemment, maintenant que tu connais Miss Brocoli, tu sais que ses affaires étaient prêtes depuis déjà quelques semaines. Le temps d’arnacher tout ce barda sur le dos et nous sommes sur le trottoir prêt à embarquer. Mais c’était trop facile. Un des pompiers (visiblement le chef de la fourgonnette vu comme les autres lui parlaient avec déférence) m’informe à peine monté et sur un ton très militaire qu’ils ne peuvent pas m’emmener pour des raisons d’assurance. Mais ce n’est pas le pire. Oh non. Il ajoute qu’il s’en fout un peu qu’on doive aller à une maternité bien précise, lui attend les ordres du médecin pour savoir dans quel hôpital il va nous emmener. Mon regard croise celui de Miss Brocoli. Ces mois de préparations à l’accouchement physiologique, ces rendez-vous toutes les deux semaines avec notre sage-femme adorée, tout ça pour rien ? La radio crachote à nouveau : le feu vert est donné pour nous transférer à NOTRE maternité. Nous poussons un soupir de soulagement.

La porte coulissante se referme derrière moi, le froid de décembre m’embrasse : il est temps de sprinter. Tu vois, il y a deux choses que je fais à peu près bien dans la vie : courir et prendre le métro parisien. Je ne le savais pas, mais c’est clair maintenant : toute ma vie je me suis entraîné pour cette minute précise, ces heures passées à transpirer sur un tapis de course ou au fond des bois, et ces heures passées à transpirer sur un quai de métro ou au fond du RER. Là mon gars, déclenche ton chrono, il y a du record dans l’air. Descente de marches quatre à quatre, passage de tourniquet à la volée, ma puissante foulée résonne dans les couloirs. Premier métro attrapé de justesse, je me positionne tout de suite face à LA PORTE qui me permettra de faire une sortie optimale au changement. Et c’est reparti pour la cavalcade, brièvement interrompu à un virage en aveugle par une rencontre impromptue : un autre usager vient de se prendre un quintal de carottes lancé plein pot. Heureusement, des années de hand ball universitaire enrichi en virilité m’ont donné quelques réflexes, comme celui d’effectuer une rotation rapide de 90° de mon buste pour présenter l’épaule à l’approche d’un choc avec l’adversaire. Par contre, celui-là avait dû vraisemblablement opter pour le jokari durant ses études. L’impact est violent, suffisamment pour faire envoler une de ses chaussures et lui faire pousser un cri sourd. Pas le temps de l’aider à se relever ni de compter les morceaux, je grommelle en guise d’excuse et continue ma course. Deux stations plus loin, je rejoins la surface du béton parisien à destination avant d’arriver quelques mètres plus loin à la maternité. Pas de camion pompier en vue. Je demande à l’accueil s’ils n’ont pas vu ma femme mais personne n’a été admis dans la dernière demi-heure. Je ressors sur le trottoir les dents serrées. Des dizaines de scénario se bousculent dans ma tête et le pire émerge comme une évidence : et si les pompiers avaient reçu finalement un contre-ordre et emmenaient ma femme et mon fils vers une obscure usine à bébé aux néons jaunâtres ? Pas le temps de sortir mon portable que je vois débouler le Trafic sirènes hurlantes. Nouveau soulagement. Et nous voilà quelques minutes plus tard dans la chambre de travail aux lumières tamisées. Miss Brocoli, dont les contractions se font de plus en plus fortes, décide de continuer cette épreuve dans une grande baignoire pour se relaxer dans l’eau chaude. Nous avons du mal à vraiment réaliser et ne pouvons nous empêcher de ricaner comme des gamins. La conversation s’interrompt régulièrement, je vois alors son visage se refermer, ses mains se cramponner sur les rebords et sa respiration par la bouche s’accélérer. Avant qu’elle ne reprenne soudainement sa phrase là où elle l’avait laissée. Cette maîtrise totale de la douleur me laisse pantois. De temps en temps, notre sage-femme vient contrôler l’avancée du travail et les minutes, et même les heures, s’égrènent. Miss Brocoli continue d’affronter les contractions toujours plus puissantes, toujours plus rapprochées, avec une abnégation désarmante et le moment fatidique arrive finalement quand les premières envies de pousser apparaissent : il est temps d’aller dans la salle d’accouchement. Il est 23h.

Tant qu’on n’a pas assisté au real deal, on a beau avoir vu des dizaines de scènes similaires à la télévision ou au cinéma, rien ne prépare à la suite, crois-moi. Je tiens la main de mon être le plus cher en train de hurler de douleur. Je tente de l’encourager du mieux que je peux, mais elle semble dans un autre monde, les veines de son cou apparaissent, la sueur perle de son front, ses pupilles sont dilatées. Les sons qui sortent de sa gorge, je ne pense pas les avoir déjà entendus venant d’un être humain. Ou même d’un animal. J’ai en face de moi une Valkyrie fondant sur le Walhalla, une Amazone qui donne l’assaut. Pas de péridurale pour cette guerrière là. Les deux sages-femmes et le gynéco venu prêter renfort commentent l’arrivée du bébé se pointant les pieds devant, comme vous le savez déjà. Salués par des cris toujours plus puissants, les doigts de pied se frayent un chemin, puis les chevilles, les genoux, la taille, tout le monde se félicite de la régularité de métronome de cet accouchement en siège réputé pourtant complexe. Mon bébé arrive, mon fils, la moitié de moi, le fruit de notre amour que nous attendons avec tant d’impatience. C’est le plus beau jour de ma vie.

 

Et puis tout bascule. Je vois bien aux visages soudainement tendus de ces blouses blanches qu’un grain de sable vient de se glisser dans l’engrenage. Les contractions ne sont en effet plus assez fortes pour permettre le passage des épaules puis de la tête du bébé. Ma douce commence à perdre pied, la douleur prend le dessus. Elle qui est la femme de ma vie, elle sans qui je ne suis rien, crie qu’elle n’en peut plus, supplie qu’on l’aide, affirme qu’elle va mourir. Le bébé décide à ce moment de se tourner et de lever un bras à l’intérieur de son ventre. Catastrophe. Figé dans mon statut de spectateur, je ne parviens plus à maîtriser mes jambes qui tremblent, l’émotion me prend à la gorge tandis que je vois les gants du gynécologue ouvrir sa valisette remplie d’objets brillants et effilés et s’agiter, du sang jusqu’au poignet. « Il FAUT pousser » crie-t-il alors que les larmes coulent le long de mes joues et que le corps entier de mon épouse se tend et que ses yeux s’écarquillent. Je ne peux détourner le regard de ces deux pieds minuscules que j’aperçois entre ses jambes et qui tirent de plus en plus vers le violet. Mon fils ne respire plus, je suis en train de les perdre tous les deux. Le gynécologue finit enfin par extraire entièrement ce petit corps immobile à la couleur aubergine. Pas le temps de me laisser couper le cordon, ni de le poser sur le ventre de sa mère, il est emmené précipitamment par une des sages-femmes. Quand je me retourne vers le visage de ma douce, celui-ci s’est radouci et même apaisé : encore blindée d’endorphines, elle ne s’est pas rendue compte que notre enfant a disparu, elle me chuchote qu’elle est contente d’y être arrivée, heureuse d’être sur le point de rencontrer son locataire de près de neuf mois. Mon cerveau bout, ma mâchoire tremble, mon ventre brûle, je ne sais pas quoi lui répondre, grimaçant à grand peine un sourire tandis que la deuxième sage-femme, l’air grave, parle à l’oreille du gynécologue occupé à recoudre. C’est fini, je le sais, mais je me dois d’être fort, de contenir la douleur qui m’incendie les tripes, pour soutenir ma femme dans cette épreuve quand elle finira par se rendre compte de la situation.

Des secondes, des minutes ou des heures passent, et puis la porte de la salle s’ouvre à nouveau pour laisser apparaître la première sage-femme, avec un petit être tout rose s’agitant dans ses bras. Mon fils, couché enfin sur le cœur de sa mère maintenant radieuse, est resté cinq minutes le souffle coupé, avant que l’assistance respiratoire finissent par enfin donner l’élan nécessaire à ses poumons minuscules. C’est beaucoup, mais il s’en remettra sans peine, nous dit-on. Je suis papa d’un beau lardon de seitan fumé de 49 cm et 3kg450.

Trop de peine laisse la place à trop de joie, c’est juste trop, trop dur à supporter, trop dur à encaisser, le décor valse autour de moi et je dois me retenir au mur pour laisser échapper de profonds sanglots qui me submergent totalement.

D’ici quelques jours, Miss Brocoli ne manquera pas de vous raconter sa version de l’accouchement, une fois qu’elle sera bien remise. Ensuite, on aura encore beaucoup à dire de la semaine passée, crois-moi qu’il est bien difficile non seulement d’être vegan dans une maternité française, ce dont tu te doutais probablement, mais vouloir simplement allaiter son propre enfant n’est pas des plus faciles non plus.

En attendant, notre bébé, le Lieutenant Radis, dit aussi Mini-Radis, fête ce soir sa première semaine parmi nous. C’est évidemment le plus beau des bébés du monde, qu’est-ce que tu crois ?

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17 réponses à “La fin du début”

  1. VeganPower dit :

    ♥♥♥ La larme à l’oeil en fait ♥♥♥
    Des bisous à vous trois, hâte de vous revoir ♥

  2. pinkshiva dit :

    Rohh làlà, c’est trop émouvant.. et si bien raconté… Merci

  3. Tiphaine dit :

    Eh ben ! Plein de bonheur à vous, j’ai hâte de voir sa bouille !

    Bisou d’Outre Atlantique.

  4. Peter Freshman dit :

    Magnifique récit…

    Longue vie à Mini radis !!! :D

  5. Mai Ana dit :

    Félicitations à vous trois, vous êtes merveilleux ! Par contre, j’ai le coeur serré à lire les dernières phrases à propos de l’allaitement (a t-il été refusé ? Non-encouragé ?) et du non respect du choix d’alimentation… Encore des détails supplémentaires qui me découragent de rentrer en France…

  6. MamanDragon dit :

    pour avoir malheureusement vécu ce souffle de son enfant qui s’en va pour ne pas revenir, je ne peux que comprendre ce sentiment que tu as heureusement seulement croisé pendant 5 trop longues minutes de ta vie, je vous souhaite beaucoup de bonheur avec votre petit radis décidement très beau !

    Tinote, une copinaute de miss bricoli ;)

  7. Liza dit :

    J’en ai les larmes aux yeux. Merci de nous faire partager ces moments si intenses.
    Je suis vraiment heureuse pour vous.
    Bravo à Miss Brocoli, et bien sûr à toi aussi Capitaine Carotte.
    Félicitations à vous et longue et heureuse vie au Mini Radis

  8. Pauline S dit :

    A mon tour, je te souhaite la bienvenue, Petit lieutenant Radis, bienvenue de ce côté du monde, je te souhaite une grande et belle vie !
    Et je vous souhaite, à vous les parents, de continuer sereinement sur la voie que vous avez choisie…

  9. Caroline dit :

    Je suis très émue et mes larmes de joie n’arrêtent pas de couler :)

  10. Sandrine dit :

    Merci pour ce récit haletant et très émouvant. On vous souhaite énormément de bonheur ensemble et un très bon rétablissement !

  11. Mom dit :

    Je viens de lire le récit de Miss Brocolis et de chercher le tien, je suis émue aux larmes. C’est magnifique de pouvoir lire vos 2 versions, si vivantes, on est presque avec vous. Miss Brocolis, c’est une warrior!!! Bienvenue encore Mini Radis :) Et bravo à toi d’accompagner ta femme et ton fils ainsi :)

  12. Fynn dit :

    Alors là, je suis sans voix ! tu soulignes la force guerrière de ta femme mais je peux te dire que vous l’avez fait tous les 2 ce marathon, ce défi… vous êtes de véritables warriors de la maternité !

    Bienvenue à votre mini radis !
    bon je n’en reviens juste pas des maternités, en plus là dite plus « physio » et pro allaitement.

    Je vous souhaite de beaux moments tous les 3 !

  13. [...] Tu le sais déjà, l’accouchement a été difficile. J’avais beau avoir lu des livres (plus trop sur la fin, trop la trouille), avoir suivi des cours de préparation à la naissance, rien n’aurait pu me préparer à ce que j’ai vécu cette nuit-là. Installé les pieds en bas (j’avais bien rendez-vous chez l’acunpuncteur… oui, mais trois jours trop tard), notre petit bébé a fait tout ce que les gynécologues et sages-femmes du monde entier redoutent pour un accouchement par le siège, à savoir se tourner pour présenter le dos vers le bas et lever un bras. Et si le travail m’a semblé presque facile, ou dans tous les cas franchement gérable (mesdames, si vous avez la possibilité de faire le travail dans une baignoire, n’hésitez pas une seconde), l’expulsion, comme on dit dans le jargon, a été bien plus compliquée alors que curieusement, allez savoir pourquoi, j’aurais imaginé le contraire. Il a donc fallu pousser, crier, appuyer, transpirer, couper, saigner. J’ai cru mourir à chaque contraction, j’ai supplié qu’on abrège cette torture, je me suis demandé comment j’avais bien pu me retrouver là, à hurler comme une forcenée alors que deux sages-femmes et un gynécologue tentaient par tous les moyens de faire sortir mon bébé en prenant des décisions qui me vaudraient par la suite une convalescence douloureuse et à ce jour toujours pas terminée. J’ai pensé péridurale, j’ai pensé césarienne, mais c’était trop tard pour ça. C’était pas vraiment comme dans les films, poussée express et bébé tout rose et tout propre. Je me rappelle avoir regardé à plusieurs reprises par la fenêtre entre deux contractions. Je crois qu’il pleuvait. [...]

  14. natalia_pi dit :

    i am too moved at the moment to concentrate and write in French :* congratulations, Miss Brocoli e Capitain Carotte! such a beautifully written post. je suis trop contente pour vous. je vous embrasse fort de Vienne

  15. arnelae dit :

    Oui, très émouvant, j’en ai les larmes aux yeux… quelle épreuve ! comme ça a du être dur pour papa qui croyait avoir perdu son bébé… et aussi son épouse à un moment donné ! que d’amour et de tendresse aussi, c’est touchant. heureusement que Miss Brocoli n’avait pas réalisé. Je suis bien heureuse de cette belle fin, car 5 minutes sans respirer, ouf, c’est un beau petit miracle quand même ! le récit est génial ! le papa du radis a un don pr l’écriture ! Bravo et plein d’Amour pour vous 3 !

  16. Ophélie dit :

    C’est juste très émouvant… magnifique! Toutes mes félicitations!

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